• Ma participation au concours de Naeri [Pretty Lies], qui termine le 14 Aout (inclus) ;)

    Good Night Jack

    Assis dans l’herbe, le dos nonchalamment appuyé contre une pierre tombale dissimulée dans l’ombre d’un grand chêne solitaire, Garett Jones attendait quelqu’un. Le rendez-vous était fixé à minuit, mais il était venu plusieurs minutes en avance, de manière à voir sa proie approcher de loin. Cette froide nuit de Janvier 1889 véhiculait beaucoup d’espoir pour Garett ; parviendrait-il enfin à se venger de l’homme qui avait massacré sa famille ?  Sur cette plaisante pensée, il tira une longue bouffée de son cigaret qui coûtait une fortune au bureau de tabac du coin. Les Français ont peut-être des goûts exécrables en matière de nourritures, pensa-t-il, mais leur tabac vaut la peine d’être fumé. Heureusement, grâce à une acquisition très récente, Garett pouvait en profiter de manière gratuite et illimitée.

    Enfin, deux minutes exactement avant minuit, une ombre se profila entre les macchabés. Une ombre étonnamment  agile en dépit de sa corpulence, dont la lune noire refusait de révéler le faciès. Qu’importe, je connais son visage aussi bien que le mien.  L’ombre s’arrêta, scrutant les alentours à la recherche de Garett, mais son regard glissa sur lui sans le voir. A la seconde où les épaules de l’ombre se détendirent,  la voix claire de Garett s’éleva dans le cimetière, se délectant du léger sursaut  qu’elle provoqua chez son interlocuteur :

    -Je ne pensais pas que vous viendriez. Venez donc vous asseoir avec moi, nous avons un tas de choses à nous raconter.

    Le regard de l’ombre se précisa sur Garett  et il prit place à côté de lui. Le bout incandescent du cigaret transforma l’ombre en un homme dégarni aux bajoues dodues et aux yeux froids comme la mort. Ils se dévisagèrent tous deux pendant un instant, puis l’homme éclata d’un rire rauque, dénué de tout humour.

    -Alors c’est toi qui m’as découvert. J’aurais du m’en douter; tu es beaucoup trop intelligent pour ton propre bien. Quel dommage que tu ne survives pas à ce soir… Mais d’abord, dis-moi pourquoi tu m’as convoqué ici au lieu d’aller directement voir les flics. Tu comptais me faire chanter ?

    Garett répondit par un sourire énigmatique, et proposa à l’homme son cigaret, qu’il accepta avec grâce. Quand celui-ci eu fini de cracher sa fumée en direction de la lune, Garett reprit la parole :

    -Dites-moi, Mr Hutchinson, mon visage vous dit-il quelque chose ?

    L’homme fronça les sourcils, surpris par la question.

    -Bien sûr que oui, Mr. Jones. Vous êtes mon assistant depuis … près de six mois, non ? 

    -Non, Mr Huchinson, non. Regardez mieux. Mon. Visage. Vous. Dit. Il. Quelque. Chose ? articula lentement Garett, qui soudain peinait à réfréner sa colère. Il avait récupéré son cigaret, qu’il broyait désormais entre ses doigts.

    Intrigué, l’homme se pencha en avant et examina minutieusement le visage de Garett, décortiquant chaque détaille de sa morphologie. Il passa même les doigts sur son crâne, entre ses boucles noirs, sur sa gorge, jusqu’à ce que la lumière se fasse dans son esprit. Un sourire se dessina sur ses lèvres minces, et il se ré-adossa lentement  contre la pierre tombale.

    -C’la alors si je m’y attendais. Un des petits bâtards de la Strike. Alors comme ça, l’incendie que j’avais provoqué ne t’a pas réduit en cendres, hein ? Je n’ai malheureusement pas eu le temps de m’amuser sur ta mère, mais Dieu a visiblement décider de m’accorder une deuxième chance. Par chance pour toi,  je suis d’humeur bavarde aujourd’hui, tu auras donc un peu de répit avant ta fin : explique moi donc ce qui m’a trahi ?

    -J’ai toujours su que c’était vous. Quand ma mère est sortie cette nuit-là, j’ai décidé de la suivre pour savoir où elle se rendait tous les soirs.

    -Alors, comment ça fait de découvrir qu’on est un fils de pute au sens propre du terme ?  L’interrompit l’homme, une lueur moqueuse dans ses yeux noirs.

    Garett ignora la provocation, est continua d’une voix monocorde.

    -Je l’ai filé jusqu’à Bernerd Street, où je l’ai vu s’engager dans une petite ruelle. J’étais fatigué et frigorifié, alors je me suis approché pour lui demander de rentrer avec moi. Et c’est là que je vous ai vu l’égorger, puis prendre la fuite lorsqu’une calèche a déboulé. J’ai attendu, trop choqué pour réagir ; je ne voyais que le sang jaillissant de son cou. Le corps humain contient environ cinq litres de sang, le saviez-vous ? Ce jour là, cela m’a semblé beaucoup plus. Quand j’ai repris conscience de ce qui m’entourait, j’ai couru à la maison pour aller prévenir mon père et mon frère. Tout ce que j’ai trouvé fut un immeuble en feu, et les cadavres calcinés de ma famille à l’intérieur. Je ne me rappelle plus très bien des moments qui suivirent, juste d’un inspecteur qui me posait des questions auxquelles  je ne pouvais pas répondre. La suite de ma misérable existence s’est résumée à un défilé d’orphelinats et de maisons d’accueil, et à une seule image : votre visage. Vous pouvez vous vanter d’avoir été la seule raison d’exister d’une personne, Mr Huchinson, dit Garett d’un ton qui signifiait bien que c’était tout sauf un compliment.

    « J’ai passé ma vie à vous chercher, à traquer la moindre trace de votre existence ; en vain. Trouver une personne parmi un million d’habitants est une tâche qui frise l’impossible… Jusqu’à ce que je découvre cette petite annonce de travail dans The Times, avec votre photo adjointe. J’ai été tenté de vous tuer directement, mais je me suis dit qu’un grand salaud méritait une grande fin. »

    Alors je me suis immiscé dans votre monde, je vous suis devenu indispensable ; j’ai appris votre histoire comme la mienne, je me suis rendu à chaque lieu où vous avez vécu, où vous avez seulement été ; j’ai pris connaissance de toutes vos habitudes, de tous les détails qui régissent votre vie, de votre tic au sourcil gauche jusqu’à votre marque de rasoir. Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez. »

    L’homme se remit à rire grassement, coupant Garett pour la deuxième fois. Quand son hilarité se dissipa enfin, il reprit la parole, non sans essuyer des petites larmes de joies.

    -Quel baratin touchant. Ta mère était une catin, elle a bien mérité ce qui lui est arrivé. Quant à ton débile de père et ton bâtard de frère, je n’ai jamais vu de feu de joie aussi jouissif que celui qu’ils ont produit.  Ah, et ces histoires à dormir debout étaient censées me faire peur ? Je crois que je mérite un prix pour m’être retenu de bailler tout du long. Maintenant, voyons voir si je peux t’extirper les larmes que ta môman n’a même pas été capable de produire…

    L’éclat brillant d’un couteau de boucher captura la lumière des étoiles tandis qu’il coulissait tranquillement hors de son fourreau. Le dernier son que mère aura jamais entendu, pensa tristement Garett.  Un son que plus personne n’entendra jamais, ajouta-t-il férocement.

    Garett soupira, écrasa son cigaret sur le sol et plongea tranquillement ses yeux bleus dans les prunelles du tueur.

    -31 10 18 88.

    L’homme se figea.

    -Répète un peu ça ?

    -31 10 18 88. La date de votre premier meurtre. Ce ne fut pas facile de trouver votre coffre –la vieille boucherie de votre père, huh, il fallait y penser- mais le code était ridiculement prévisible. Tout le magot que vous avez amassé grâce à vos différents bordels a été généreusement redistribué à vos … employées… qui sauront en faire bonne usage dans un métier plus honorable, j’en suis sûr.

    -Tu mens, affirma l’homme.

     Mais sa peau, qui blanchissait à vue d’œil, démentait son aplomb.

    -Oh, et toute vos réserves clandestines de tabac –fort goûteux, au demeurant- ont été vidées, puis revendues à un fort bon prix. Les gains ont été charitablement versés à l’orphelinat St-James de Bernerd Street. Ma foi, cela a été plutôt facile de convaincre vos employés de me laisser, moi, votre assistant le plus fidèle, œuvrer en votre nom. Moi non plus, je ne sais pas ce qui lui a pris, à ce bon vieux Huchinson, mais vous savez comment il est, plus-lunatique-tu-meurs. Bon, si vous ne voulez vraiment pas, je lui demanderais de passer, il en sera fort embêté… Je dois d’ailleurs vous féliciter, se moqua Garett en applaudissement sarcastiquement, vous terrorisez vos employés plus profondément qu’aucune arme à feu ne pourrais le faire, Mr Huchinson. Ou devrais-je dire Jack L’éventreur ? C’est l'un de vos surnoms dont la presse use et abuse, n’est-ce-pas ?

    Les deux hommes se tenaient debout, à présent, chacun brûlant de haine pour l’autre. Le tueur en série tenait son couteau avec l’adresse de celui qui savait s’en servir. Garett, pour sa part, s’était mis en position de combat et son expression ne trahissait aucune crainte.

    -Je ferais durer le plaisir toute la nuit, lui promit l’assassin. Je t’éviscérerai, je…

    -Parlerai jusqu’à me tuer d’ennui ? Venez, Mr Huchinson, venez. Je suis prêt depuis quatre ans.

    Avec un cri de rage, l’homme se jeta sur Garett, qui l’évita d’un pas de côté. Rapidement, il analysa la position de son adversaire. Equilibre mal réparti, tout sur la jambe gauche. Bras non-protégés. Colère diminuant la capacité de concentration.

    Parfait.

    Il commença par lui attraper le poignet gauche –celui qui maniait l’arme- et le tordit violemment vers l’intérieur. Poussant en cri de douleur, Mr. Huchinson lâcha son arme et tenta de riposter avec un crochet droit, que Garett para sans mal. Ensuite, il cala son pied droit derrière la jambe gauche du tueur et lui fit perdre son équilibre dans une prise de judo classique. Pour finir, il l’immobilisa complètement contre le chêne solitaire et sortit un fin coutelas de sa manche qu’il plaqua sur la gorge de l’assassin.

    Il le tenait à sa merci.

    -Alors, Mr Huchinson, qu’est ce que ça fait de se retrouver du mauvais côté du couteau ?

    Le tueur en disgrâce garda le silence, ses yeux noirs furetant dans tous les sens en quête d’une échappatoire.  Son regard stoppa quelque secondes sur quelque chose, puis il détourna les yeux, comme s’il s’efforçait de distraire Garett de cet objet. Garett suivit son regard jusqu’à une tombe fraîchement creusée, au fond de laquelle se trouvait un lourd cercueil en granit, son couvercle devant peser plus de 500 kilos. Le genre de cercueil dont personne ne pouvait sortir…
    Avec un sourire noir, Garett scruta tranquillement le visage de l’homme dont les mains étaient tachées du sang d’une dizaine de personnes, dont les yeux avaient froidement observé leur souffrances, exempts de pitié…

    -S’il vous plait… S’il vous plaît ! supplia-t-il.

    Mais il n’y avait pas davantage de pitié dans les yeux de Garett.

    Il l’attrapa par le col, lui trancha proprement la carotide, et le poussa violemment au fond du trou. Le terrible Jack l’Eventreur, cauchemar de White Chapel, poussa un dernier cri, un seul, avant que lourd couvercle de marbre ne se referme sur lui.

    Garett passa la moitié de la nuit à recouvrir le cercueil de terre. Chaque pelleté paraissait soulager un peu le poids qui pesait sur ses épaules depuis tant d’années. Il lui semblait que toutes les âmes que ce monstre avait prises étaient regroupées autour de lui et le regardait d’un air approbateur, tandis qu’il ensevelissait définitivement l’un des plus grands tueurs en série que l’Angleterre ai jamais connu. Et les seuls témoins de ce grand acte seraient un chêne solitaire et les nuages orageux de cette fin de saison…

    Quand sa besace fut terminée, il grava quelque mot sur une pierre plate, qu’il disposa à la tête de la tombe, tel un oreiller sur un lit.

    Puis il parcourut le chemin de terre battue qui menait à la sortie du cimetière, effleurant au passage les tombes où Elizabeth, Johnatan et Perry Strike reposeraient à jamais.

    De nos jours encore, si l’on se rend au Cimetière Est de Londres et que l’on cherche, sous un grand chêne solitaire, une pierre plate pas plus grosse qu'un melon, on y trouve ces mots : « Good night, Jack ».


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